dimanche 3 décembre 2017

CINEMA-ROMAN : Le roman d’Ernest Pérochon autour de la vie des femmes à la campagne durant la première guerre mondiale et son adaptation au cinéma


Entre 2006 et 2009, les éditions Geste firent l’effort de rééditer toute l’œuvre d’Ernest Pérochon. Les trois tomes eurent un grand succès, si bien qu’aujourd’hui il ne reste plus de disponible que quelques exemplaires du second volume qui contient en particulier Les Creux-de-maisons et Le Chemin de plaine. Aussi, avec la sortie du film Les Gardiennes, sous le nom des éditions Métive (département de Geste), est réédité le roman Les Gardiennes, avec d’ailleurs en couverture l’affiche du film. 

Couverture du livre Les Gardiennes d'Ernest Pérochon

 
Ce sont des femmes à la campagne durant la première guerre mondiale que l’auteur nous évoque :

« Elle songeait aux jeunes hommes partis à la guerre. Après la victoire, quand ils renteraient au pays, ils ne manqueraient point de demander :

- Qu’avez-vous fait de tout ce que nous avions laissé ? Femmes ! êtes-vous restées bonnes gardiennes chez nous ? Avez-vous entretenu le feu de nos maisons aimées. »

Ernest Pérochon, après une crise cardiaque sur le front, rejoint Niort en janvier 1915 dans le service auxiliaire ; il observe les campagnes des Deux-Sèvres et en 1924 est publié, alors chez Plon, le roman qui nous intéresse. L’auteur montre comment femmes et enfants prennent le relais pour assurer la production agricole et répondre à la production du pain dans l’unique boulangerie du village restée en service. L’action dans la boulangerie s’inspire de faits authentiques qui se sont situés dans le sud-est du département et le village ressemble fort à un de ceux qui, à la limite des Deux-Sèvres et de la Vendée, appartiennent au Marais poitevin. Ces agricultrices sont également le vecteur de la première mécanisation des campagnes (les animaux de trait sont largement réquisitionnés), comme on peut le comprendre. En France on paya correctement les produits agricoles, il n’y eut donc pas de marché noir entre 1914 et 1918 comme en Allemagne et un encouragement à produire (alors qu’outre-Rhin les prix imposés étaient bien faibles, donc peu enclins à susciter un dépassement de ses forces). 

« Il y eut une belle hausse, ce printemps là [1917], sur toutes les denrées. Personne ne parla plus d’abandonner la culture ; les femmes les moins courageuses, les vieillards les plus fatigués se ressaisirent ; les champs qui étaient restés en friche furent bien vite ensemencés.

On fignola moins la besogne ; des procédés nouveaux et rapides furent employés. L’abondance d’argent facilita les choses, permit, par exemple, aux gros et moyens exploitants d’acheter des machines venues des pays étrangers. Malgré la rareté toujours plus grande de la main-d’œuvre virile, le travail se fit mieux que les années précédentes.

Il ne faut pas se hâter de dire que c’était le seul appât du gain qui relevait ainsi le courage des gens de la terre. Dans les âmes les plus humbles, il y avait le sentiment exaltant d’une victoire ; victoire pénible, lente, achetée au prix de peines obscures et incroyables, auxquelles, dans le désordre tragique de la guerre, on ne prêtait peut-être pas suffisamment attention. »

Contrairement à ce que certains ont pu écrire, il n’y a pas en plus dans ce roman une "amourette pour faire pleurer dans les chaumières". En fait, à travers la liaison entre un soldat en permission (responsable de la ferme avant-guerre) et Francine (une ancienne enfant de l'Assistance publique), c’est la question de la fidélité des femmes durant la Grande Guerre qui est posée. Le paradoxe est que Francine est victime de médisances alors que c’est une fille fidèle, mais il est vrai que son entrée dans la famille contrarie les projets de certains. Pendant ce temps d’autres villageoises puisent abondamment dans un ensemble composé en particulier d’hommes réfugiés de Belgique ou des départements occupés et de Français mobilisés dans les usines ou divers services (comme les hôpitaux). Cette question de la fidélité des femmes est d’ailleurs magnifiquement illustrée dans un des tous premiers dessins d’humour du Canard enchaîné signé par Lucien Laforge (qui travaillera ultérieurement pour L’Humanité et Le Libertaire). La scène présente un gros bourgeois âgé en compagnie d’une femme ; le lit est surmonté du portrait du mari absent en uniforme. En évaluant la résistance du lit conjugal,  la femme s’interroge en employant cette formule plus nettement appropriée au combattant sur le front : « Pourvu qu’il tienne ».

Dessin de Lucien Laforge

On a aussi le réservoir des Américains très présents dans cette région proche du port de La Rochelle où de nombreux bateaux américains arrivent chargés de sammies ou de marchandises. À ce propos, signalons que Rémy Porte dans son ouvrage Les États-Unis dans la Grande Guerre: Une approche française, cite un texte d’un journal de tranchées où les soldats américains (mieux payés que les poilus et résidant plusieurs mois à l’arrière pour une préparation à subir les dangers du front) sont clairement accusés de coucher avec les femmes des militaires français. Une des phrases du poème en question est : « Les amis de nos amies sont les sammies ». Le film développe plus largement les liens que les Américains entretiennent avec les villageois et on s’en doute avec les villageoises ; ce sont eux qui sont les uniques tombeurs des femmes françaises dans le scénario.

Le film Les Gardiennes sort officiellement le 6 décembre 2017 ; toutefois il a déjà largement été présenté dans de nombreux festivals en France et à l’étranger. Le plus proche géographiquement du lieu de l’action du roman fut celui du 8e festival international du film qui s’est déroulé du 16 au 22 octobre à La Roche-sur-Yon. Ce film de Xavier Beauvois  s’est fait car sa productrice Sylvie Pialat connaissait le roman éponyme d’Ernest Pérochon. Nathalie Baye est la mère du poilu qui gérait la ferme (avant août 1914) et sa fille Laura Smet est également son enfant dans le film. L’héroïne, la fille de l’Assistance publique, est incarnée par Iris Bry une actrice débutante qui doit à sa sensible interprétation de figurer parmi les tente-six noms en compétition pour le César du Meilleur Espoir.
La composition de la famille de référence est assez bouleversée entre le roman et le film, puisque le poilu en vedette se trouve doté de deux frères. Ceci a l’avantage de diversifier les destins des poilus que l’on suit vraiment : notre personnage principal revient légèrement mutilé physiquement et largement traumatisé psychiquement, un de ses frères est porté disparu alors que l’autre est fait prisonnier.

Les Gardiennes projet d'affiche non retenu

Le récit sur pellicule fait du disparu un maître d’école (ce qu’était Ernest Pérochon à la Belle Époque) et cela permet d’introduire un aspect totalement absent du roman, à savoir la mobilisation idéologique des enfants (stimulée dans le film par l’institutrice du village). Lors de la projection publique à laquelle j’ai assistée, cet aspect était perçu comme romancé alors que le poème vengeur et insultant vis-à-vis des "boches" était disons évaluable dans les quatre sur dix dans l’échelle des horreurs prêtés aux Allemands que l’on racontait aux enfants à l’école et dans l’importante presse pour les jeunes (n’oublions pas qu’ils ont reçu en particulier de plein fouet l’histoire des mains que des soldats du Reich aurait coupées à des enfants belges). 

Non seulement le travail des champs est bien reconstitué, avant et après l’aide d’engins motorisés (grâce au conseil de l’authentique paysan charentais qui joue l’oncle très âgé du poilu centre du récit) mais le spectateur découvre également le métier de charbonnier qu’assure l’héroïne après son renvoi de la ferme. D’après l’adresse vue sur une enveloppe, l’action a été située ici au sud de la Vienne ; en fait seule la ferme est se trouve là (à Journet précisément). Le tournage s’est fait pour l’essentiel, non loin de là, mais en Haute-Vienne et dans l’Indre. La gare est celle de Verneuil-sur-Vienne et la salle de classe reconstituée ainsi que les rues sont celles de Montrol-Sénard, un village qui se veut globalement un lieu de conservation de la vie rurale. On verra la bande-annonce du film ici :


Alain CHIRON

A lire :

PEROCHON (Ernest). Les Gardiennes, Métive, 2017, 344 p.

A voir :

Les Gardiennes, film français  de Xavier Beauvois, 2017, 134 minutes




dimanche 4 juin 2017

LIVRE : Raoul d'Aubervilliers, UN FRANÇAIS SOUS L'OCCUPATION (Mots-clés : mode, occupation, restrictions, reconstitutions, rationnement)

 
L'intéressante série Vivre l'Histoire des éditions Histoire et Collections, que nous ne présentons plus, nous propose un ouvrage de 95 pages relatant le journal intime d'un homme qui vécut sous l'occupation allemande entre 1940 et 1945. Plus précisément, son journal commence en avril 1940 et s'achève en 1948. 




Ecrites d'une plume incisive, les pages du document d'origine alternent récit manuscrit et coupures de presse. Mais revenons à notre livre. L'auteur, Raoul d'Aubervilliers, a choisi de reprendre des passages de ce récit, de façon chronologique, tout en s'arrêtant sur des thématiques choisies (pénurie, swing, patriotes, zazous, etc.). « cet ouvrage (...) propose de comprendre l'Histoire en lui redonnant vie par l'image », et donc aussi par le texte, « des images fantasmées d'une époque lointaine mais encore présente gràce à des passionnés et des collectionneurs (association Paris-Province, Raoul d'Aubervilliers) qui ont décidé de préserver objets et documents de cette période ».



 L'iconographie est donc de deux types : histoire vivante et documents d'époque. Si le mélange texte d'époque (coupures de presse et pages du journal intime) et documents (d'époque) confrontés aux mises en scènes actuelles n'est pas toujours en adéquation, voire un peu décalé, il faut reconnaître que le choix des figurants, le travail de l'association Paris-Province pour la mise en scène photos, les décors, costumes et autres accessoires est bluffante. A tel point que certaines images semblent tout droit sorties des magazines de mode de la période ou le fait de photographes comme le non moins talentueux photographe André Zucca (1897-1973) qui réalisa d'inoubliables photographies en couleur de Paris, des occupants et des parisiens sous l'occupation. Un ouvrage qui ravira les amateurs d'histoire vivante, ceux dont l'intérêt se porte sur la vie à l'arrière ou bien sur la mode. Notre seul regret, que le journal intime n'ait pas été publié dans son intégralité.




Raoul d'Aubervilliers, Un Français sous l'occupation, Paris, H&C, 2017 prix : 19,95 €

L'ouvrage est disponible sur le site d'Histoire et Collection, sinon vous pouvez l'acheter dans le commerce ou sur les sites de vente en ligne.

samedi 1 avril 2017

LIVRE : Olier et Quénec'hdu, HOPITAUX MILITAIRES DANS LA GUERRE 1914-1918 (mots-clés : grande guerre, service de santé, armée d'orient)


Le 5e tome d'Hôpitaux militaires dans la guerre, 1914-1918 de François Olier et Jean-Luc Quénec'hdu est enfin, ou plutôt malheureusement, paru. Car, en effet, c'est le dernier tome de cette merveilleuse série amorcée en 2008. Le pari d'une étude exhaustive des 10 000 hôpitaux de la Grande Guerre paraissait presque impossible, pourtant nos deux auteurs ont su mener cette étude avec brio sur la durée : informations précises, des milliers d'illustrations (marques postales, photos, cartes postales...) et ainsi de suite.



Pour ce 5e tome, ce sont les 1re, 2e, 6e, 20e et 21e régions militaires qui sont développées (Aisne, Ardennes, Aube, Bas-Rhin, Haute-Marne, Haut-Rhin, Marne, Meurthe-et-Moselle, Meuse, Moselle, Nord, Oise, Pas-de-Calais, Somme, Vosges, Belgique libre, Alsace-Lorraine), soit 2460 hôpitaux et annexes situés sur 600 communes ! Les 40 dernières pages étant consacrées à une étude sur les hôpitaux de l'armée d'Orient. Notons aussi un précieux précis d'organisation et de fonctionnement du service de santé de la zone de l'intérieur pour l'ensemble de la guerre. Par ailleurs, Michel Pineau, historien spécialiste du service de santé de la Grande Guerre, a réalisé quelques notices historiques.

Ce livre, comme ses prédécesseurs, ne se lit pas comme un roman, mais se parcourt, s'approfondit comme un outil indispensable à la compréhension du rôle, et du développement, du service de santé de l'armée française au cours de la Grande Guerre.

Un livre, que dis-je une série, que nous conseillons vivement.

François Olier et Jean-Luc Quénec'hdu, Hôpitaux militaires dans la guerre 1914-1918, tome V, Louviers, YSEC éditions, 2016

Disponible sur les sites de vente en ligne et en librairie.

LIVRE : Philippe Guimberteau, LES MOUVEMENTS NATIONALISTES FRANCAIS, 1920-1945 (mots-clés : partis politiques, Etat français, nationalistes, nationalisme, royalisme, fascisme)


Non pas de femmes ici, mais le livre d'un ami qui mérite d'être présenté en ces pages par sa qualité et l'intérêt qu'il apporte, tant aux niveaux historique, politique que visuel « car tel est notre bon plaisir». Ici pas de ces textes exploités et surexploités par des historiens en manque d'inspiration, incapables d'aller trouver l'information partout où elle se trouve ou pourrait se trouver. Ici, c'est bien tout le contraire que nous trouvons. Des historiques précis et concis agrémentés d'anecdotes, et autres récits personnels. Les sources ? Elles sont légions : presse d'époque, ouvrages historiques, témoignages oraux, littérature partisane, tracts, archives, etc. Les mouvements et partis présentés sont groupés dans trois chapitres. Le premier regroupe les mouvements d'avant-guerre qui pour certains disparaitront seulement en 1945 (Front national, Jeunesses patriotes, Action française, Ligue des patriotes, etc.) ; le second chapitre est quant à lui consacré aux mouvements créés sous l'Etat français (Jeunes du Maréchal, le Feu, Ligue française, etc.). ; enfin, le troisième chapitre aborde les organisations de l'Etat français (Compagnons de France, Centres de jeunesse, etc.). Pour (presque) chaque mouvement sont présentés insignes, affiches, cartes postales, cartes d'adhérents, etc. souvent rares parfois uniques. Un plaisir pour les yeux, d'autant qu'une mise en page, très réussie et soignée, semble donner une âme à toutes ces reliques d'une histoire de France si riche, que bien des étrangers nous envient.
Notons l'impressionnante cohorte de partis sortant de l'oubli grâce à ces pages comme le Parti national communiste, le Parti socialiste national, l'Union pour la France ou encore le Front de la jeunesse.



N'oublions pas, pour finir, que nombre de leaders de mouvements nationalistes des années 1930 seront envoyés en camp de concentration, comme le lieutenant-colonel François de La Rocque (Croix de feu puis PSF), et que certains y perdront la vie comme Georges Valois (le Faisceau).

Espérons qu'un jour pareil ouvrage sur les mouvements de gauche et anarchistes viendra accompagner Les mouvements nationalistes français. En deux mots : beau et incontournable.



Philippe Guimberteau, Les Mouvements nationalistes français, 1920-1945, Paris, Uniformes, 2016

Disponible sur le net ou sur le site de la librairie le hussard :

http://librairie-hussard.com/

samedi 4 mars 2017

LIVRE : Bernard O'CONNOR, AGENTS FRANCAISES (Mots-clés : SOE, seconde guerre mondiale, merlinettes, VFFL, France libre, Françaises libres, BCRA)


Auteur prolifique s’il en est, Bernard O’Connor a orienté le fruit de ses recherches et de ses travaux vers la guerre secrète menée par les alliés durant la seconde guerre mondiale, tout particulièrement le SOE (Special Operations Executives). Si le SOE Britannique est la base de son travail, il n'a omis d'aborder les sections mises sur pied par le SOE pour les forces en exile des pays occupés par les Allemands et les Italiens, comme la France, les pays scandinaves, la Pologne, etc. Mais aussi l'Espagne et l'Italie.



Son dernier opus Agents Françaises est un livre a signalé bien qu’il pèche par quelques faiblesses : barrière de la langue qui ne lui aura permis d’aller plus loin dans ses investigations ; barrière géographique aussi, en n’ayant eu la possibilité de rencontrer les familles des femmes et jeunes femmes parachutées entre 1941 et 1944 en France. Pour autant, le livre s’articule de manière cohérente en posant les grandes lignes du déroulé chronologique des faits tout en donnant nombre de détails sur divers éléments incontournables pour appréhender le parcours de guerre de ces 36 françaises parachutées en France : SOE, BCRA, Volontaires françaises de la France libre, l'entrainement, les Merlinettes, etc. Quelques-unes des 36 figures présentées individuellement, et chronologiquement à leurs parachutages, dans le livre, nous sont connues grâce aux mémoires qu’elles ont publiés, nous pensons à Jeanne Bohec ou Marie Chamming's ou aux ouvrages que des auteurs inspirés ont réalisés sur elles, nous pensons encore à Corinna Von List.

Nous remercions Bernard O’Connor d’avoir trouvé le temps de répondre à quelques-unes de nos questions et ainsi de nous faire comprendre ce qui a motivé la réalisation de cet ouvrage qui, précisons-le, est unique en son genre.

Un travail qui ne peut-être passé sous silence, qui donnera bien des pistes aux chercheurs tout comme une compréhension générale et contextuelle d’un sujet encore bien peu maîtrisé.




Pouvez-vous vous présenter, vos travaux, vos centres d'intérêt ?
J'ai enseigné l'histoire, la géographie, la religion, l'informatique, la citoyenneté et l'anglais en Europe, à Taiwan, en Chine et en Australie et j'ai des intérêts dans la géologie, l'anthropologie, l'archéologie, l'histoire locale, l'extinction des dinosaures, l'industrie de la coprolithe, les services de renseignement de l'URSS, du Royaume-Uni de Grande Bretagne, de la France et leurs opérations secrètes, en particulier le sabotage.

D'où vous vient cet intérêt pour la guerre secrète au cours de la seconde guerre mondiale ?

Je vis à quelques kilomètres de Tempsford, un terrain d'aviation top secret de la RAF à environ 80 km au nord de Londres, à mi-chemin entre Cambridge et Bedford. J'ai étudié le rôle du SOE et des SAS pendant la seconde guerre mondiale qui organisaient des mouvements de résistance dans les territoires occupés, tout en infiltrant et exfiltrant des agents secrets. J'ai publié de nombreux ouvrages sur l'aérodrome de Tempsford, le rôle de l'armée de l'air américaine, des agents soviétiques infiltrés par les Britanniques en Europe, les opérations de sabotage menées par
SOE en Norvège, au Danemark, en Hollande, en Belgique et en France. Y compris les actions de chantage et comme autre pays la Grèce. J'ai également étudié le rôle des femmes impliquées sur l'aérodrome, en particulier les femmes agents, et j'ai écrit plusieurs romans, biographies et récits de leurs expériences en Europe occupée.

Pourquoi un ouvrage sur les agents Françaises ?

Ayant publié un compte rendu des agents féminins britanniques, américains et australiens, je savais que peu de choses avaient été publiées sur les femmes françaises. J'ai entrepris d'utiliser des documents provenant des archives nationales de Kew et d'autres sources pour raconter leurs histoires et faire en sorte que le monde n'oublie pas le rôle qu'elles ont joué dans la libération de la France.



Quels obstacles avez-vous rencontrés lors de vos recherches ?

Ne parlant pas couramment le français ou n'étant pas en mesure de le lire bien, j'étais limité aux rapports britanniques relatant leurs faits et aux traductions google des pages françaises du net. N'ayant trouvé trace de leurs familles ou descendants, j'ai peu d'informations sur leur vie d'avant-guerre.

Vous parlez de 36 françaises, mais certaines, non présentes dans le livre, sont-elles encore à découvrir ?

Je soupçonne que le MI6 a infiltré un certain nombre de femmes francophones pour «collaborer horizontalement» avec les Allemands et leurs dossiers ne sont pas et ne seront probablement jamais disponibles pour le grand public.

Quelles figures sont les plus intéressantes à vos yeux ?

J'étais particulièrement intéressé par ces femmes qui ont reçu une formation de sabotage et qui ont entrepris des opérations dangereuses en France, comme les Merlinettes, opératrices envoyées en France avant et après le jour J.

L'absence d'archives familiales est sans doute l'une des faiblesses de votre livre ?

Je suis d'accord, mais mon français est limité et j'ai rencontré bien des difficultés à localiser les familles de ces 36 femmes et jeunes femmes.

D'autres pays européens ont-ils de pareilles figures féminines ?

Six femmes ont été envoyées à la fois en Hollande et en Belgique, pour lesquelles j'ai effectué des recherches et publié une étude de leurs parcours.
Les deux seuls ouvrages sur le  sujet sont l'oeuvre d'étrangers, vous et une allemande, pensez-vous qu'il y a une raison à cela ?

Je ne connais pas le chercheur allemand. Beaucoup de livres ont été écrits par des femmes et des hommes sur les agents, y compris les femmes, mais ayant fait des recherches sur l'aérodrome et les SOE, j'ai estimé que mes recherches méritaient d'être mises à la disposition du grand public.

Avez-vous un message à passer dans le cadre de vos recherches ?

Ma recherche a été fascinante et très enrichissante, en grande partie grâce au confort de mon fauteuil associé à mon ordinateur portable. Ayant accès à internet en haut débit, j'ai pu rechercher des sites Web pertinents, transcrire des documents, localiser et acheter des livres, télécharger des fichiers venant des archives nationales et communiquer avec des personnes du monde entier intéressées par le SOE. Certains m'ont envoyé des documents de leurs archives et ont répondu à mes nombreuses questions. Parfois, je suis allé à Kew pour photographier des documents. N'importe qui peut entreprendre des recherches similaires ; à condition d'avoir beaucoup de temps mais aussi d'être capable d'avoir une bonne cadence de frappe - à moins d'avoir accès à une technologie qui transcrit ce que vous dictez oralement.

Bernard O'Connor





Il peut être obtenu à partir de:
 http://www.lulu.com/content/paperback-book/agents-fran%c3%a7aises/18967228
La version EBook ne comprend pas les illustrations.
 http://www.lulu.com/content/e-book/agents-fran%c3%a7aises/18968944
Des copies signées sont disponibles auprès de Bernard O'Connor 

fquirk202@aol.com

dimanche 22 janvier 2017

SUJET : Attitudes engagées des femmes vivant en France et outre-quiévrain durant la Grande Guerre (Mots-clés : première guerre mondiale)

 
Pour ceux qui s’intéressent au rôle qu’eurent les femmes dans la première guerre mondiale, il faut bien distinguer les espaces culturels. Les régions envahies durablement appartiennent à deux ensembles celui majoritairement de culture slave orthodoxe et celui de culture catholique. Dans le premier ensemble, on relève un groupe composé de la Roumanie, de la Serbie et du Monténégro (évidemment dans leurs frontières d’avant août 1914) où la religion des popes est quasiment sans conteste et un pays la Russie qui voit occupé des régions lui appartenant fortement hétéroclites du point de vue religieux avec les trois composantes d’alors du christianisme. On y trouve des Russes orthodoxes, des Polonais et des Lituaniens catholiques et des Baltes protestants. Dans l’univers orthodoxe on trouve, de façon pas si exceptionnelle que cela, des femmes portant l’uniforme et combattant.
Les Anglaises, qui portent l’uniforme en nombre restreint et ne combattent pas, ne connaissent pas une partie de leur pays envahi. Nous allons voir à travers quelques communications de colloque et des ouvrages (plus ou moins récents) ce qu’on a pu écrire dans les vingt dernières années sur les femmes belges et françaises dans la Grande Guerre, ayant une action directe ou indirecte dans la machine de guerre. Nos références ne sont pas exhaustives, nous avons retenu des monographies et des actes de colloque sortis depuis moins de vingt ans. L’objectif est de fournir des pistes à ceux qui voudraient avoir une bibliographie de base d’ouvrages facilement disponibles à l’état neuf, d’occasion ou assez présents dans des bibliothèques. Nous allons suivre l’ordre chronologique de leur parution. 

Le titre dont nous allons parler en premier est le résultat de l’ensemble des articles parus durant l’été 1994 dans le journal Le Monde, ces articles paraissent deux ans après l’ouverture de l’Historial de Péronne (qui coédite le livre) et ces années 1990 sont marquées incontestablement par un intérêt du grand public pour la première guerre mondiale, le succès de certaines BD de Tardi en étant un des reflets. Dans 14-18 la très grande guerre il y a un article sur l’infirmière anglaise Édith Cavell qui a réussi à faire passer des soldats alliés (qui se cachaient en Belgique) au Pays-Bas et l’impact qu’eut sur l’opinion américaine son exécution. Édith Cavell vivait à Bruxelles depuis 1907, elle y avait séjourné déjà de 1890 à 1895 ; elle est donc une femme vivant en Belgique avant la déclaration de la guerre.


Le second texte dans l’ordre de lecture nous évoque les nuances dans la propagande que l’on peut trouver dans la lecture de Bécassine par rapport à d’autres héros d’histoires en images pour les enfants. On notera en particulier le fait qu’accompagnant un major anglais dans une mission de photographie aérienne, elle essuie les tirs des Allemands. Sur l’ensemble des quatre albums en rapport avec la Grande Guerre, on peut rajouterons-nous se faire une bonne idée des nouveaux métiers auxquels les femmes accèdent durant le conflit. Le troisième texte évoque la grève des midinettes au printemps 1917, à cette occasion certaines demandent la paix. 

En 2003 Christine Bard livre Les filles de Marainne : histoire des féminismes 1914-1940 et si un chapitre montre les femmes pleinement engagées dans l’Union sacrée, un autre intitulé "Dissidences pacifistes et contestations radicales" permet de croiser en particulier des institutrices syndicalistes dont Hélène Brion institutrice à Pantin et la savoyarde Lucie Colliard dont l’avocat est le député Paul Meunier (bientôt accusé d’avoir négocié secrètement avec les Allemands). Cette même année 2003 est publié un ouvrage collectif Hommes et femmes dans la France en guerre (1914-1945). Un article signale à la page 69 que environ trois cent femmes françaises portèrent l’uniforme en tant que conductrice d’engins à moteur et à la page 71 qu’Émilienne Moreau de Loos avait combattu les Allemands les armes à la main (Le Petit Parisien et Le Miroir publient ses mémoires entre décembre 1915 et janvier 1916).


L’année suivante paraît 1914-1918 : combats de femmes, un ouvrage dirigé par Évelyne Morin-Rotureau qui traite des deux sujets précédents mais avec souvent des approches par d’autres personnalités comme ici Louise Bodin. De plus Annette Becker évoque "le sort des femmes pendant l’occupation allemande du nord de la France". En 2006 dans Paroles de paix en temps de guerre on relève une communication commise par Mona Siegel "Paroles féministes et pacifistes au temps de la Grande Guerre". Au passage elle rappelle qu’en France où la revendication des femmes de pouvoir voter existe à la Belle Époque, il leur est répondu que la citoyenneté pleine est à donner à ceux qui peuvent défendre leur pays. Le refus de voir une femme avec un fusil n’est donc pas seulement le fruit d’une culture catholique, il est aussi la réponse négative à une autre demande qui pointe. L’auteur montre que toutes les féministes n’évoluent pas vers le pacifisme et que celles qui le font avancent à des rythmes fortement différents ; d’ailleurs la plus médiatisée de l’époque Hélène Brion n’a pas été la plus véloce. Nous dirons personnellement que par la tenue de son procès et des réponses qu’elle y fit, elle inscrit son nom dans une page d’histoire du pacifisme et que cela lui valu une large place dans la BD Un long destin de sang (2 tomes sortis respectivement en 2010 et 2011). Mona Siegel ajoute que, dans l’Entre-deux-guerres, la puissance d’un mouvement comme la Ligue internationale des mères et éducatrices pour la paix est la résultante du combat des féministes pacifistes des deux dernières années de guerre. 

En 2008 Jean-Marc Binot propose Héroïnes de la Grande Guerre, cet ouvrage permet de mettre en exergue un certain nombre de personnalités. Ainsi alors qu’elles n’ont pas le droit de vote, Jeanne Macherez (veuve d’un député puis sénateur) non seulement dirige l’infirmerie de la ville de Soissons mais fait office de maire pour négocier avec les Allemands le temps qu’ils occupent la ville (du premier au douze septembre 1914). Elle y gagne le surnom de "la mairesse de Soissons", on en apprend largement plus sur Émilienne Moreau dans son aide aux Anglais reprenant la ville de Loos le 25 septembre 1915. Ce sont quatorze femmes belges ou françaises qui se côtoient souvent dans des missions de renseignements, de la plus prude à la plus courtisane puisque Marthe Richer (devenue Richard) y a sa place d’espionne avérée mais dont on doute de la réelle efficacité. Une mention spéciale est à porter pour le récit qui raconte dans le détail comment la paysanne normande Octavie Delacour ayant rencontré, dans le bois près de Gournay-en-Bray des soldats allemands infiltrés, va éviter (en prévenant les gendarmes locaux) que les premiers ne fassent sauter des ponts sur la Seine autour de Rouen. 

Les Femmes et la guerre de l’Antiquité à 1918 est un ouvrage qui reprend les communications données lors d’un colloque éponyme tenu à l’université d’Amiens en 2010. Les articles sont classés là par ordre chronologique. Ceci est l’occasion de revenir sur les Amazones, Jeanne d’Arc (et en particulier sur ce dont on l’accuse), les actes de résistance des femmes cathares, les engagements partisans de certaines épouses de chefs de parti au moment des guerres de religion (dont la duchesse de Montpensier et la princesse de Clèves). À diverses dates sont évoquées les rôles tenus par des femmes comme espionne, vivandière, infirmière … 

Six textes, soit un tiers de l’ensemble des communications, traitent de la période de la première guerre mondiale. Philippe Nivet aborde la place des femmes dans les zones occupées de la France ; ces départements sont de l’ordre de la dizaine de la Mer du Nord aux Vosges. Ceci est l’occasion de rappeler les émeutes de la faim et le rôle qui tinrent les femmes. En janvier 1917 par exemple dégénère la distribution de pommes de terre assez abimées à la population (page 277). Le passage sur les réseaux de résistance permettent de voir leur fonction dans le renseignement et la place tenue dans l’un d’entre eux par Louise de Bettignies et dans un autre cas quelles furent les actions d’Édith Cavell conjointement avec Louise Thuliez. Sont également évoquées les maîtresses françaises du Kronprinz lors de ses séjours dans les Ardennes et plus généralement les relations des femmes des régions occupées avec des soldats allemands. Ces liaisons soulèvent parfois des procès après-guerre ; ces actions devant la justice inspirent d’ailleurs des romanciers dans les Années folles. Ainsi Gabrielle Verlon, inquiétée pour intelligence avec l’ennemi dans l’Aisne, voit reprises ses actions au sein du réseau Toquet dans le livre La Gazette des Ardennes de Gustave le Rouge et Louis Chassereau paru chez Tallandier. Il y a ici une belle remise en perspective de la valeur morale de l’espionnage féminin aux yeux de certains Français contemporains de la Grande Guerre et de l’Entre-deux-guerres, ce qui est l’occasion de revenir sur Marthe Richard. Ceci est à mettre en parallèle avec le fait rapporté dans l’ouvrage consacré à Louise de Bettignies par Chantal Antier, que les milieux nationalistes tenaient à préciser durant les Années trente que dans le réseau de celle-ci, on ne couchait pas. 

Nadine–Josette Chaline s’interroge sur le rôle des religieuses dans la Grande Guerre et les déplacements des communautés vers l’intérieur du pays. On apprend que dans l’Allier trouvent refuge des carmélites françaises exilées depuis 1905 dans la province belge du Luxembourg, des carmélites de Meaux et des religieuses venues de Verdun. L’auteur rappelle l’importance des images pieuses qui circulent chez les poilus et en particulier celles concernant Sainte Thérèse de Lisieux. Deux autres textes tentent de montrer que l’absence du père pendant quatre ans s’est traduite par de nombreux conflits familiaux au retour, tant du point de vue d’une présence du père perçue par l’enfant comme accaparant la mère et le privant de l’affection maternelle que par la difficulté qu’ont à revivre ensemble mari et femme. Ce n’est pas cité ici mais Charles Trénet fut placé en pension très tôt car son père, à peine rentré au printemps 1919, s’avéra comme sa mère incapable de reprendre une vie conjugale harmonieuse. Comme nous l’avons écrit, il est sorti en 2013 chez Tallandier un livre qui retrace la vie de Louise de Bettignies. L’ouvrage retrace de façon complète la courte mais intense vie de cette Jeanne d’Arc au service des Anglais. Outre de nous faire savoir que celle-ci avait étudié en Angleterre, avait vécu en pays catholiques dans l’Europe centrale à la Belle Époque (Vienne, Bohême, Galicie et Bavière), l’ouvrage montre que cette Française n’avait aucune confiance dans l’efficacité du service d’espionnage de son pays et c’est pourquoi elle se mit au service ces Anglais.

Alain CHIRON

BIBLIOGRAPHIE

Historial de Péronne, 14-18 la très grande guerre, Le Monde, 1994
Christine Bard, Les filles de Marainne : histoire des féminismes 1914-1940, Fayard, 2003
Luc Capdevilla (et al.), Hommes et femmes dans la France en guerre (1914-1945), Payot, 2003.
Évelyne Morin-Motureau, 1914-1918 : combats de femmes : les femmes piliers de l’effort de guerre, Autrement, 2004
Mona Siegel "Paroles féministes et pacifistes au temps de la Grande Guerre" In Paroles de paix en temps de guerre, Privat, 2006
Jean-Marc Binot, Héroïnes de la Grande Guerre, Fayard, 2008
Marion Trévisi et Philippe Nivet, Les Femmes et la guerre de l’Antiquité à 1918, Economica, 2010
Chantal Antier, Louise de Bettignies, Tallandier, 2013