jeudi 24 janvier 2019

LIVRE : "FEMMES A BOCHES" par Emmanuel Debruyne (Mots-clés : Grande Guerre, prostitution, corps, occupation, belgique, viol)

 
Lorsque j'ai lu le titre « Femmes à Boches » ma première réaction, sans même réfléchir, fut de penser à la France de la seconde guerre mondiale et aux excès de la Libération, or je m'étais totalement fourvoyé. En parcourant le sous-titre du livre, j'ai aussitôt compris mon erreur d'appréciation : Occupation du corps féminin, dans la France et la Belgique de la Grande Guerre. Ce terme « d'occupation du corps féminin », me dérange grandement comme tout ces autres (genrée, genre, « possession sexuelle forcée des envahies »,  prostitutionnelle, etc.) qui sont dans l'air du temps et répondent à deux grands courants de recherche : l'histoire du genre et l'histoire de la sexualité ici dans un contexte de guerre et d'occupations militaires. Le terme « d'occupation du corps féminin » est aussi trompeur puisque l'on pourrait penser qu'il s'agit là d'un corps féminin militaire, mais bon passons, car à la lecture de la préface et de l'introduction l'ouvrage trouve tout son sens.




Ce bon gros livre de 456 pages, bien illustré et doté de deux cartes en couleur (découvertes seulement quand j'ai terminé le livre!), fait état de ces françaises et de ces belges, vivant ou travaillant en territoires occupés par les Allemands, qui on fait « l'expérience d'une relation intime avec un occupant » ou tout du moins "accusées de fréquenter l'ennemi ».

L'auteur, professeur à l'Université de Louvain (UCLouvain) où il enseigne l'histoire contemporaine, a choisi de les nommer de façon générique « femmes à Boches », sans pour autant adhérer à la teneur extrêmement péjorative de cette expression née sous l'occupation. Ce vocable regroupe d'ailleurs des profils de femmes bien différents et extrêmes : prostituées professionnelles, prostituées de circonstances ou occasionnelles, filles et femmes violées, jeunes filles ou femmes amoureuses, flirts, amours vénales, etc. Pour autant, on ne peut utiliser, comme l'indique Emmanuel Debruyne, le concept de« collaboration sexuelle » ou plus ironique de « collaboration horizontale » nés de la seconde guerre mondiale.

Amours vénales, violences sexuelles, etc., pourraient se limiter à de simples faits. Mais de ces faits découleront bien des problématiques dont le terme dépassera la fin de guerre. A ces amours répondent les maladies vénériennes et leur traitement forcé par les Allemands ; l'ostracisme et la violence des locaux, voire de la famille pendant et après la guerre ; le déchirement des couples d'avant-guerre après la libération qui voit le retour du guerrier ou du mari trompés à l'honneur bafoué ; les enfants nés du « boche » ; les mariages entre occupant et occupée, etc. Ce sont donc ces relations entre occupants et occupées que l'auteur a choisi de traiter au travers de sept chapitres, complétés d'un épilogue. Les trois premiers chapitres envisagent les relations sous la forme de trois grandes catégories : « les contacts forcés », les « contacts commerciaux » et les « contacts consensuels ». Les trois chapitres suivants examinent davantage les conséquences de ces relations sur les occupées, alors que le septième et dernier chapitre est l'objet de la sortie de guerre, et des règlements de comptes subis par ces femmes qui, par bien des aspects, rappellent ceux de la libération en fin de seconde guerre mondiale (tonte, mise à nu, lynchage, etc.), mais dans une moindre mesure.

Au final, les femmes à Boches, souvent perçues comme source de contamination, « disparaissent (…) presque entièrement de la mémoire, comme du reste de nombreux aspects de la première guerre mondiale, bientôt plongés dans l'ombre de la seconde. »

Ce travail merveilleux a mobilisé « une équipe d'étudiants qui ont pu travailler finement sur des micro-espaces, ceux d'un quartier de ville, d'un village, apportant des éléments démographiques irréfutables ». Le maître d'oeuvre, Emmanuel Debruyne, a compilé une grande partie des journaux intimes retrouvés à ce jour (…) tout en y ajoutant les archives plus classiques des administrations militaires et civiles, médicales et policières, religieuses et résistantes, en français, en flamand, en allemand. Rien échappe à son investigation rigoureuse : tracts, chansons populaires, graffitis, affiches, poèmes, dessins, photographies, injures...». Pour réaliser ce travail une seule personne n'aurait pu y suffire, dès lors qu'il aurait fallu parler plusieurs langues, éplucher des mètres linéaires d'archives et lire des dizaines de journaux intimes et cela dans trois pays (France, Belgique et Allemagne).

Cela va sans dire que « Femmes à Boche » est une première dans l'historiographie des femmes de la Grande Guerre, particulièrement du rapport occupants/occupées. Il est certain que ce livre fera date tant par sa qualité d'écriture, sa construction et la spécificité du sujet. Ce qui le dessert, le fait d'être un sujet méconnu du grand publique qui bien souvent ne s'intéresse qu'à ce qu'il connait.

Livre à posséder absolument pour ceux qui s'intéressent tant à l'histoire des femmes qu'à la vie à l'arrière durant la guerre.



DEBRUYNE (Emmanuel), « Femmes à Boches », Paris, Les Belles Lettres, 2018 (Prix : 25,90 €)

mardi 23 octobre 2018

LIVRE : LES TIREUSES D'ELITE DE L'ARMEE ROUGE par Liouba Vinogradova (Mots-clés : URSS, Russie, seconde guerre mondiale, sniper, armée rouge)

 Singulière histoire que celle de ces milliers de jeunes femmes, volontaires ou arrachées de gré à leur foyer, pour affronter un combat à mort entre deux totalitarismes, le communisme et le nazisme. A peine sorties de l'adolescence, n'ayant jamais côtoyé la guerre, la mort, la brutalité, la violence ou les hommes, elles se retrouvent ainsi à libérer le territoire national les armes à la main, dans cette grande guerre patriotique d'une violence inouïe sans précédent. 




Dans les premiers mois de l'invasion de l'URSS par l'Allemagne nazie, le pays perd une telle proportion de sa population masculine qu'il doit recruter des femmes « à une échelle encore plus étendue qu'auparavant ». On estime que 500 000 à près d'un million d'entre-elles fit partie des effectifs de l'armée rouge pendant la seconde guerre mondiale. La pays prônant une égalité des sexes à 100%, outre les fonctions administratives, les femmes servent comme infirmières, opératrices téléphoniques, cuisinières, radios et ainsi de suite. Mais ce qui a toujours marqué les occidentaux ce sont les escadrilles féminines, les femmes tankistes, fusiliers marins ou encore les femmes tireurs d'élite sujet du présent ouvrage.

A la vérité les futures tireuses d'élite « n'avaient qu'une vague idée de ce qu'impliquerait leur futur rôle de snipers ». Le mouvement des tireurs d'élite est né de lui-même sur le front de Leningrad en 1941 avant de prendre une ampleur sans précédent. Des milliers d'hommes et de femmes apprirent leur métier sur le front. Ainsi, manquant totalement de formation, la tireuse d'élite du front de Volkhov, Lida Larionova, « affichait un score d'un seul allemand tué, bien qu'étant déjà une combattante expérimentée. » D'autres eurent la chance de l'apprendre au sein de l'Ossoaviakhim (fondée en 1927) ou à l'école principale de préparation des femmes snipers qui, de 1943 à 1945, forma plus d'un millier de femmes et 407 instructeurs-snipers.

L'arrivée à l'armée est généralement marquée par une perte de toute féminité, uniformes et bottes d'hommes trop grands, cheveux coupés comme ceux des hommes. Viennent les cours théoriques, la marche au pas, les exercices de tirs, l'art du camouflage, etc. Envoyées au front les tireuses d'élite forment des sections rattachées à des régiments. Elles travaillent seules ou en binôme, et lorsqu'elles n'effectuent pas leur travail de sniper elles se font simple fantassin ou infirmières.

Ce qui marqua le plus les tireuses d'élite fut la mort de leur premier allemand. Pour Anya Moulatova, comme la majorité de ses comparses, « il était plus facile moralement de tuer à grande distance. En tirant de deux cents mètres, les tireurs d'élite, dans leur lunette de visée, distinguaient parfaitement le visage de leur victime. Mais deux mois plus tard, Anya se vit contrainte de tirer sur un allemand à une distance de seulement cinq mètres, et l'image de cet allemand la tortura ensuite toute sa vie ».

Le livre nous fait découvrir le destin individuel de ces jeunes femmes, ou plus âgées, comme Nina Petrova combattant au siège de Leningrad. Elles eurent pour nom Roza Chanina, Jénia Makeïeva, Lida Bakieva, Véra Tchouïkova, etc. L'auteur revient sur Ludmilla Pavlitchenko qui serait avec 309 ennemis tués la plus grande tireuse d'élite de l'armée rouge. Grâce à un argumentaire imparable et une confrontation de sources sérieuse, Liouba Vinogradova démontre que le palmarès de Ludmilla fut monté de toute pièce par le pouvoir en place et qu'elle ne fut qu'une marionnette en ses mains.
Leurs parcours défile, Leningrad, Biélorussie, Crimée, Prusse Orientale jusque Berlin. Une guerre inhumaine, où la mort devient une banalité à laquelle on s'habitue, tout comme la faim, la saleté, la vermine, où l'ennemi est parfois dans son propre camp. Viols ou tentatives de viols des officiers, maltraitances... Témoins de crimes de guerre, de viols, sur des civils, des enfants allemands, voire des Russes ayant rejoint les Allemands systématiquement exécutés, donnant ainsi un sens à ce qu'affirmait Ilya Ehrenbourg, propagandiste de la haine, « les Allemands ne sont pas des êtres humains » « tuons-les. Si tu ne tues pas ne serait-ce qu'un allemand par jour, ta journée est gâchée. » L'une d'elles écrit « la haine était notre soutien, rien d'autre n'aurait pu nous faire tenir ». 

A la fin de la guerre celles qui furent faites prisonnières au cours du conflit par les Allemands puis libérées par l'armée rouge furent considérées comme des traitres ayant préféré se rendre plutôt que de se battre. Lors de sa libération la pilote Anna Egorova, qui avait été abattue près de Varsovie et présentait de graves brûlures et des fractures causées par sa chute passa par un camp de triage et, bien qu'elle tienne à peine debout « et que la fine pellicule de peau qui recouvrait ses brûlures se craquelait et laissait suinter le sang. » Le commandant du Smerch ne l'autorisa pas à s'asseoir. « Il traita l'aviatrice libérée de captivité de « berger allemand ».

Liouba Vinogradova suit le destin tragique, véritablement hors du commun, de jeunes filles blessées par la guerre, tireuses d'élite émérites, mais aussi pilotes de chasse ou de bombardier accomplies. Le livre est dur et montre, par l'exemple, qu'il n'exista pas d'égalité entre hommes et femmes au front. Ce qui ne veut pas dire que certaines femmes ne surent pas se défendre et s'imposer. Il montre aussi que la haine ne fut pas le fait seul de la barbarie nazie, mais aussi celle de l'autre dictature que fut l'URSS de Staline et dont les armées commirent les pires crimes sur le sol allemand.

L'auteur nous offre encore un merveilleux livre, qui, parfois, peut paraître décousu, mais, pour autant, est un témoignage capital dans la compréhension d'un conflit encore si présent dans nos mémoires.


VINOGRADOVA (Liouba), Les Tireuses d'élite de l'armée rouge, Paris, éditions Héloïse d'Ormesson, Paris, 2018, 384 pages 23 euros